Je m’appelle Marie Béland, je suis chorégraphe. BCN_MTL est un projet de Circuit-Est centre chorégraphique (dont je suis membre à Montréal) et La Caldera, et qui a pour but de créer un espace d'échange entre villes et générations. Les directeurs des centres ont fait le jumelage des artistes. L’idée était de voir comment les univers peuvent se croiser, de voir qu’est-ce qui peut sortir d'une rencontre à l’aveugle. Pas forcément une œuvre, mais un espace d'exploration, un projet d'investigation.
Ce que j’avais envie d’explorer dans le cadre du projet, c'est tous les rituels qui entourent l'interprétation, les rituels de l’interprète qui lui servent à monter sur la scène et à l’assumer. Comment l’interprète doit s’y prendre pour rendre son interprétation sur scène authentique, et peut-il y arriver s’il ne ressent pas réellement ce qu’il doit interpréter ? Étant donné que, dans la pratique artistique, il y a toute une partie d'innommable, comment cette partie nourrit-elle les croyances et même les mythes et superstitions, comment faut-il se préparer, qu'est-ce qui est de l'ordre de la pratique et de l’ordre des croyances ? On essaie tout sorte de trucs pour tenter de trouver la manière d’investir un rôle, et on ne sait pas réellement qu’est-ce que fonctionne, qu’est-ce qui permet à la magie d’advenir, comment atteindre l'état de grâce ? Comment le public est lui aussi responsable d’une partie de la sacralisation de l'espace de la représentation, qu’elle est l'entente tacite qui se fait pour que cela se produit ? Ces questions sont venues rejoindre des préoccupations d'Inès.
Inès est venue trois semaines à Montréal en décembre 2011. Nous avons fait un premier bloc de travail avec une présentation informelle à la fin. L'objectif n'était pas d'arriver avec une production finale, c’était plutôt de voir ce qui se passerait avec cette rencontre entre deux artistes que se connaissent pas.
Dans le cadre du travail avec Inès, nous nous sommes beaucoup penchées sur la façon d'aborder le processus de création. Nous sommes assez différentes, et j’ai mis du temps à comprendre ce qu'elle me disait, c'était quoi sa perception, comment elle réfléchissait la construction d’une œuvre. Inés m'a apporté d'autres outils de création et moi je lui ai apporté une autre vision, des systèmes ou des stratégies différentes qu’elle aura peut-être envie de réutiliser. Notre pensée au niveau conceptuel est très similaire, c'est vraiment dans nos manières de faire que nous sommes différentes.
La Caldera ressemble au centre qu'on a à Montréal (Circuit-Est), dans le sens où ce sont des artistes qui se sont rassemblés pour se donner les moyens et l'espace pour travailler. Ils ont ensuite pu ouvrir à d'autres artistes pour que cela deviennent un point tournant dans la pratique artistique de la ville, de la région.
Circuit-Est est né il y a 25 ans du désir d'une dizaine d'artistes de se mettre ensemble pour travailler. Depuis plusieurs années le mandat c'est aussi de donner des classes de maitre et des classes d'entrainement, des workshops pour l'interprétation, d’offrir des résidences et aussi d'offrir aux membres un espace de travail qui coute moins cher. Dans le nouveau bâtiment, il y a un espace de travail multifonction, on n'a pas de programmation mais une compagnie peut être en résidence dans un espace qui rassemble à celui ou vous allez jouer pour la première, aussi équipé qu’un théâtre.
C'est le seul centre chorégraphique à Montréal, mais dans les dernières deux ou trois années, on entend le mot «partager» de plus en plus souvent, «se mettre ensemble et partager». La situation économique veut que le modèle d'un seul chorégraphe avec sa propre compagnie soit de plus en plus remis en questions, ça coute très cher, et de plus en plus on est invité à réfléchir à des formes d'organisation qui sont communes. Donc, il y a des groupes en train de se former, mais Circuit-Est reste pour le moment le seul centre chorégraphique à proprement dit. Des groupes se forment pour différentes missions, pour partager les équipes humaines, pour réfléchir ou créer ensemble. Il y a de plus en plus de cellules qui sont en formation à Montréal. Nous est tous en train de remettre en question ce qu'on est en train de faire comme société, les choix qu'on a fait, et cette espèce d’anti-futur qui se présente à nous. Je pense que les artistes ont toujours été dans les premiers à poser des questions et à se demander si c'est ça qu'on veut de notre vie, si on prend la bonne direction. Tout ça est lié parce que dans les dernières années on baigne dans l'incertitude économique et, au 21ème siècle, l'économie est le moteur principal de nos choix et de notre politique. À partir du moment où cela se fragilise, tout le reste de la structure craque. Être en réaction ou état de choc permet de prendre un peu de recul. C'est clair que le Canada n'a pas la situation la pire des pays industrialisés, mais l'argent qui avant allait à 20 artistes doit maintenant couvrir les projets de 100 artistes. Clairement, on voit que le modèle n'est pas viable à longue terme, et c'est la même chose pour notre système d'éducation. La qualité de l'éducation est en train de s'effriter. Il ne s’agit pas seulement de sauver les meubles pour l'année prochaine, mais plutôt se projeter dans le long terme.
L'avenir nous dira si nous sommes dans une période de transition au niveau social et économique, si nous sommes en train d'aller vers une autre manière de penser les choses. Peut-être. Mais certainement, je sens ce désir de changer les choses, de percevoir ou d'aborder autrement la pensée vers laquelle l'industrialisation nous a amené. Peut-être que finalement, ça a fait son temps. L'éducation est une belle façon d'aborder les changements sociaux, et je pense que c'est cela que le Québec est en train de dire. Si la façon de choisir ou de sélectionner qui peut avoir accès à la culture et à la connaissance se fait uniquement via l'argent, nous avons un problème. Est-ce que tout se monnaie ? Nous, les 200 000 étudiants en grève, sommes en train de dire que non (Marie Béland est aussi étudiante à la maitrise en danse à l’Université du Québec à Montréal).
Les citoyens, en payant leurs impôts dont une partie est redistribuée aux artistes, nous donnent la commande de leur faire voir le monde autrement. C'est ça le rôle de l'artiste pour moi. «On aimerait que vous nous fassiez rêver, voir, comprendre, percevoir autrement ce qu'on vit. Vivre une expérience qui n'est pas de l’ordre du quotidien.» Donc, comme artiste, tu ne peux pas ignorer le contexte social dans lequel ton travail s’inscrit. Ceci dit, je ne pense pas que tous les artistes devraient faire des œuvres sur le carré rouge, ce serait l'horreur ! De toute façon, le carré rouge n’est qu’un symbole de ce qu’on vit tout le temps, un objet qui donne corps à une trace. Les artistes trouveront d’autres façons de rendre tangibles les traces qu’aura laissé cette lutte sociale. Ils ont pour mission d’être en contact, de s'ouvrir, d’avoir une forme de maturité dans les émotions, les réflexions. Il y aura donc certainement des stigmates de la puissance du mouvement étudiant dans les œuvres des artistes québécois à venir.
En dehors de la création des œuvres, l'artiste a la réputation d'avoir une liberté de parole et une réflexion posée importante. Durant le conflit, les artistes ont pris la parole à des moments stratégiques pour dire : «voici la position nous avons comme communauté, et nous prenons la parole dans l'espace publique». L'impression que j'ai, c’est que ce n'est plus vraiment important le métier que tu fais, ensemble nous sommes vraiment en train d'avoir une parole de citoyen, tous ceux qui pensent que les choses doivent changer parlent ensemble. Je ne ressens pas tant que c'est une prise de position d'artiste, mais plutôt une prise de position de citoyen.
Je pense qu’il y a 20 ans les gens ne ressentaient pas autant le besoin de se rassembler. J'ai commencé mon travail d'artiste il y a 10 ans avec un rassemblement d'artistes (La 2e Porte à Gauche). Il y a des formes de solidarité que m’apparaissent logiques aujourd’hui, peut-être dû à la perte de sens d’une forme d'individualité protégée que nous avons mené à son paroxysme. Au niveau social, les gens se rassemblent, mais le gouvernement essaie de nous diviser et nous en sommes conscients. C'était spontané, personne ne nous a dit de nous rassembler. Mais soudainement on s’est mis à sentir que nos voix avait une valeur, de sentir que nous étions entendu dans l'espace public, c'est rare de nos jours. C'est la première fois que j'ai le sentiment d'appartenir à un mouvement qui fait du bruit pour vrai, qui réfléchit pour vrai. À partir de là, on sent le pouvoir du rassemblement, le sens qui en a émergé est vraiment fort. Je le ressens comme ça : être entendu pour une première fois. Sur la place publique, comme citoyen en Amérique du nord, si tu veux être entendu, bonne chance ! On n’est pas emprisonné, on peut dire ce qu'on veut, mais simplement personne n'écoute ! À quoi bon, rien ne va changer, nous n’avons pas de pouvoir, c'est les corporations que décident, l’économie qui nous guident, qu’est-ce que je peux y changer ? C'est tout un défi de faire bouger ça pour un individu, ce sont des grosses machines lourdes et engagées dans des processus qui vont être très difficile à arrêter ou dévier, mais je trouve ça bien que la cage soit brassée un peu !
Marie Béland est chorégraphe, directrice artistique de maribé – sors de ce corps et membre fondateur de La 2e Porte à Gauche. Son travail a été présenté ici comme en Europe, dans des salles de spectacle mais aussi des parcs, des vitrines, des bars, des appartements. Son univers marie fougue physique, humour absurde et musique populaire, dans une profonde réflexion sur le médium de la danse et le rapport au public. Sa prochaine création, BLEU – VERT – ROUGE, sera présentée à Montréal en janvier 2013.
BCN_MTL
Le projet BCN_MTL [Barcelone_Montréal], initié avec le centre de création catalan La Caldera, vise à soutenir les échanges interculturels et intergénérationnels, ainsi que le dialogue et la collaboration entre deux artistes émergents et deux artistes expérimentés de pays différent.
There has been error in communication with booki server. Not sure right now where is the problem.
You should refresh this page.